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  • Louise Renard

Jeanne d'Arc au Bûcher, La Monnaie [oratorio]

Audrey Bonnet interprète avec brio le rôle principal dans Jeanne d’Arc au bûcher, l’oratorio d’Arthur Honegger où la parole a une place toute particulière, rythmée par le livret du dramaturge Paul Claudel. La mise en scène est signée par Romeo Castellucci, profane parmi les profanes, et la direction musicale est assurée par Kazushi Ono. Une rencontre d’œuvres et d’artistes qui n’a rien à envier au sacré des mystères chrétiens.


Avant même d’entrer dans la salle, pour peu que l’on ait lu l’article de La Libre, on se questionne déjà sur ce qui a pu mettre autant en colère la Fédération Pro Europa Christiana pour qu’ils décident de mettre en place une pétition dans le but de faire annuler le spectacle. Si le grand nom de Castellucci n’avait pas déjà combler la salle pour les six représentations, cet article aura fini de le faire – bien à l’encontre de l’objectif de la Fédération. Mais alors, qu’est-ce qui est reproché ? D’après l’article de La Libre toujours, il s’agit d’une part du fait que le personnage « change de sexe » et d’autre part du fait que l’actrice soit « intégralement dénudée ».


C’est un comble que le fait de désacraliser ce personnage soit le reproche ainsi fait car lorsque l’on s’intéresse au travail de Castellucci, ce spectacle est déjà empreint d’un respect et d’un sacré qui est rarement aussi visible dans ses créations. Pour ce qui est du reproche de la nudité, il suffit de voir le corps d’Audrey Bonnet sur un plateau pour savoir qu’on est ici bien plus proche d’une sainteté et d’une absence totale de sexualisation que d’une quelconque obscénité.

Au-delà de ce scandale finalement fort peu pertinent, mais que j’ai trouvé important néanmoins de prendre en compte pour pouvoir le décomposer, le spectacle est d’une finesse exceptionnelle. Tout commence le plus simplement du monde avec une salle de classe à la fin des cours. Les enfants en socquettes blanches filent, suivis de leur maîtresse et un homme de ménage entre. Un silence, légèrement troublé par des sons d’extérieur, s’installe alors qu’il commence à nettoyer, ranger, sortir tous les meubles de plus en plus frénétiquement, à peine ralenti par un léger boitement. Il s’enferme enfin dans cette salle vide à coup de chaîne et de barre de métal et s’attaque au sol qu’il démonte morceau par morceau, s’enfonçant de plus en plus dans la terre qu’il trouve en dessous. La frénésie finit par nous offrir la transformation de cet homme de ménage en la Jeanne d’Arc qui va nous faire vibrer pendant le reste du spectacle.

La mise en scène est gorgée d’idées à la fois originales et pertinentes par rapport à l’enjeu de l’oratorio. Les chanteurs et une majorité des orateurs sont dans les loges royales et invisibles au public, le chœur est disséminé à l’étage du Paradis. Seuls règnent sur le plateau Jeanne, qui a pour elle la plus grande partie de ce même plateau, et son interlocuteur Frère Dominique qui a pour lui le petit couloir longeant la salle de classe. Quelques autres silhouettes vont et viennent mais ce sont ces deux personnages qui vont focaliser notre attention.


La scène et le plateau appartiennent donc aux acteurs et cela a pour résultat une force théâtrale et une focalisation sur le jeu et la performance de l’actrice que la musique ne vient jamais écraser mais toujours sublimer. Les images sont fortes, tantôt d'un point de vue esthétique que sémantique : un cadavre de cheval blanc traîné par Jeanne vers le centre du plateau, cheval sur lequel elle galopera allongée, des grands murs en tissu capitonné qui descendent le long des murs de la classe en l’isolant encore davantage – posant subtilement la question de la folie – ou encore les images de cette femme au corps d’apparence frêle qui prend toute sa force une fois l’épée levée.

Tous nos sens sont mis en éveil au point que lorsque Jeanne brûle par une réaction chimique une croix sur le drapeau blêmi de la France, l’odeur de brûlé envahi la salle de La Monnaie : un sentiment très troublant s’est alors emparé de moi, me resserrant encore davantage dans l’étau de ce spectacle étrange et fascinant.


Castellucci a, de nouveau, réussi le pari d’amener l’extrêmement humain sur le plateau de la Monnaie, une réussite qu’il avait déjà réalisée lors de sa Flûte Enchantée en 2018. Mais cette fois avec non seulement une dimension du sacré qui est extrêmement bien mise en avant mais aussi une musique complexe et changeante – tantôt chœurs d’église tantôt comptine pour enfant, tantôt musique classique tantôt saxophone qui s’isole de l’ensemble. Soulignons d’ailleurs la magnifique direction musicale de Kazushi Ono qui rend toute son harmonie et sa cohérence à ces grands écarts musicaux. Enfin, félicitations à la Monnaie d’avoir défendu ce projet à l’encontre de ses opposants : ce spectacle est, en effet, nécessaire.


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Avec Audrey Bonnet, Sébastien Dutrieux, Ilse Eerens, Tineke Van Ingelgem, Aude Extrémo, Jean-Noël Briend, Jérôme Varnier, Louka Petit-Taborelli, Geoffrey Boissy, Gwendoline Blondeel, Alice Hermand, Siobhan Mathiak


Direction musicale : Kazushi Ono


Mise en scène, décors, costumes et éclairages : Romeo Castellucci


Dramaturgie : Piersandra Di Matteo


Collaboratrice artistique : Silvia Costa


Collaboration aux éclairages : Marco Giusti


Chef des chœurs : Christophe Talmont


(c) Photos de B. Uhlig & Stofleth

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