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  • Louise Renard

Kind - KVS [danse-théâtre]

Pour clore leur trilogie sur la cellule familiale, après Vader et Moeder, les fondateurs de Peeping Tom, Gabriela Carrizo et Franck Chartier, présentent Kind au KVS (Koninklijke Vlaamse Schouwburg) du 17 au 25 octobre 2019, créé et joué par Eurudike De Beul, Maria Carolina Vieira, Marie Gyselbrecht, Brandon Lagaert, Hun-Mok Jung et Yi-Chun Liu.


Dès l’entrée dans la salle, l’effervescence est au rendez-vous. Moi qui ne connaissais Peeping Tom que de renommée, j’ai immédiatement ressenti un public averti et excité de découvrir cette nouvelle création. On parle, on se questionne, on suppose,… Et très rapidement la salle est tout à fait comble. Toutes les places que je peux apercevoir sont prises et même quelqu’un qui est déjà dans la salle et qui aurait voulu trouver une meilleure place n’y parviendrait pas ou alors avec grandes difficultés. Sur le plateau, on voit le rideau de fer et une bande de gravier qui dépasse sous le rideau. Dès l’ouverture de ce dernier, la scénographie de Kind se dévoile enfin à nous.

Cette scénographie est sans aucun doute époustouflante et palpitante mais il faut dire qu’il est assez ingrat de se retrouver sur le côté et en hauteur. Intelligente, rythmée, complexe, la mise en scène cumule tant de qualités qu’il aurait été un réel avantage d’avoir une vue sur la totalité du plateau sans avoir à jouer des coudes ou à essayer de regarder sous la barre de sécurité pour voir qui entre, qui sort, comment ils bougent, etc. et ce pour toute la moitié cour du plateau. C’est ce qui a fait que j’ai eu personnellement du mal à me concentrer sur les fils rouges de la narration, déjà très peu linéaires. Le moment où j'ai pris conscience de l'ampleur de ce désavantage a été un « effet spécial » d’apparition qui est parvenu à arracher un cri de surprise à une majorité du parterre alors que de là où je me trouvais, je n’ai pas entendu un seul cri venant de mon niveau ni d’au-dessus de moi. Peut-être parce que, vu du dessus, on devine mieux que cet effet va arriver et on ne jouit pas de la surprise.


Quant à l’histoire qui se construit dans la narration, on est loin du conte heureux et innocent car c’est un chaperon rouge cauchemardesque qui va guider et rythmer ce spectacle. La petite fille, jouée par Eurudike De Beul, est loin du corps frêle qu’on imagine lorsqu’un adulte doit jouer un enfant. Cette enfant a un réel corps de femme, rendant ses mimiques très rapidement plus dérangeantes que touchantes, orchestrant intelligemment une dissonance cognitive chez le spectateur entre les gestes d'enfant et le corps d'adulte. La performeuse est baladée dans ce sombre univers, tantôt explorant la corporalité et les cris du caprice, tantôt usant du chant lyrique pour montrer l'ampleur de la tragédie que vit l’enfant de l’intérieur. On sent l’exploration que les créateurs ont effectuée mais je ne peux m’empêcher d’y sentir la violence de l’enfance vue par des adultes et ce parce que Peeping Tom a laissé très peu de place pour l’espoir et la lumière, des traits aussi associés à l’enfance. Ce sont des lunettes sombres et apologique du chaos qui nous sont offertes pour regarder cette étude de l’enfance : le chasseur n’est plus un sauveur mais un tueur à la gâchette facile, des créatures désarticulées à la tête inversée viennent nourrir le côté cauchemardesque, des scientifiques tout droit sortis d’E.T. reviennent régulièrement pour donner une teinte médicale à l'univers, des vieillards entreprennent une relation sensuelle avec la petite fille pour aborder la pédophilie, etc. Cela fait beaucoup d’horreurs pour l’heure et demie que dure le spectacle et je n’en suis pas sortie indemne.

Enfin, les danseurs sont évidemment d’une technique irréprochable et la représentation est jalonnée de moments d’une grande poésie visuelle : dans ce sens-là, les suspensions sur bâton de Hun-Mok Jung me restent particulièrement en tête. Peeping Tom parvient aussi avec beaucoup d’efficacité à trouver de l’humour dans les corps, par exemple dans la répétition et l’accumulation des mouvements ; comme une plaisanterie qui se renchérirait toujours davantage. Cet humour est plus que bienvenu pour venir alléger ce cauchemar qui s’éloigne toujours plus loin de la réalité et qui devient toujours plus sombre. Cependant cet humour n’est pas l’humour lumineux de l’enfant, il reste grinçant et lugubre comme lorsque le cadavre représenté par Yi-chun Liu qui danse, désarticulé, au sol au rythme des balles qui l'atteignent. On finit néanmoins sur une note positive car la petite fille après avoir, semble-t-il, apprivoisé les monstres de son cauchemar par le jeu et l’imitation, s’échappe du plateau et donc de ce monde obscur. Une fuite que j’ai imité à mon tour pour sortir de la salle une fois les applaudissements particulièrement enthousiastes épuisés car j’ai eu, à l’issue de ce spectacle, un réel besoin de méditer sur ces images très perturbantes.


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(c) Photos de Olympe Tits


Distribution complète en cliquant ici.

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