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  • Louise Renard

Kingdom - TN [théâtre]

Au Théâtre National de la Fédération Wallonie Bruxelles s’installe la cabane perdue au milieu de la taïga de Kingdom. Du 7 au 14 octobre (et puis en tournée), on peut voir évoluer une famille qui a quitté l’Europe pour s’isoler dans la nature. Un spectacle d’Anne-Cécile Vandalem qui trouble en questionnant les notions de famille, de paix et de rapport à la nature.


A une époque où le goût est souvent au dépouillement scénique, on craint parfois, devant une scénographie trop réaliste, de se retrouver face à une pièce qui se cache derrière sa façade par manque de fond. Rien n’est moins vrai quand on parle de Kingdom. Il est sûr que le réalisme de la forme est impressionnant dans sa méticulosité : des arbres aux chiens, du ruisseau aux cicatrices sur les visages. Mais ce travail-là complète un fond puissant, un texte intelligent tant dans sa simplicité que dans la complexité de ses idées et enfin un jeu d’acteur bouleversant de sincérité.



Evidemment, on ne présente plus Philippe Grand’Henry qui interprète le patriarche du royaume et qui joue un personnage qui s’est rigidifié dans un rôle de roi presque gourou de peur de faire face à ses erreurs. Il mène une barque fragile qu’est cette famille au bord de la rupture et mène aussi la distribution qui, elle, n’a rien de fragile. Laurent Caron, grand désespéré, dont le comportement est probablement le plus loin de nous autres citadins, mais qui nous touche dans son amour pour les siens. Zoé Kovacs, maman ourse, tendre et protectrice de ses petits qui de sa voix, nous emporte directement dans la taïga. Epona Guillaume qui déploie progressivement une puissance folle, tant dans le jeu qui commence discret pour devenir chargé de revendications, que dans la voix qui se mélange d’abord aux autres avant de prendre des solos à bras le corps. Et Arnaud Botman, qui est peut-être le plus proche de nous, divisé entre son envie d’aller à la ville et son envie de rester protéger sa petite sœur. Voilà pour les adultes. Mais on ne peut pas parler de la distribution et du jeu sans parler de la performance hallucinante des enfants. Je ne saurais dire quelle distribution d’enfants j’ai vue – même si j’imagine que les deux distributions en alternance se valent – mais leur sincérité, leur innocence et la véracité avec laquelle ils s’emparent du texte et du plateau affecte le spectacle de manière bouleversante. Si les enfants y croient, comment ne pas y croire ?


Et si je voudrais encore m’étendre sur le jeu, il y a tellement d’éléments qui font que ce spectacle nous offre un univers dans lequel on plonge sans même avoir à y penser. Entre autre la création sonore et l’interprétation live à coup de percussions qui résonnent comme des vibrations dans la poitrine du spectateur. Que ce soit le cliquetis osseux d’un carillon à vent ou les grosses basses qui signalent le danger, la création sonore nous amène – presque de force – à suivre cette histoire comme si nous faisions nous-mêmes partie de cette famille maudite.



Vitale aussi à la forme et à l’entrée dans l’intimité sont les caméras – que j’oublie presque de mentionner tant elles font partie de l’histoire – qui rendent la relation entre le spectacle et le spectateur encore plus intime. Tantôt donnant au public un côté voyeur, tantôt nous donnant le sentiment privilégié de faire partie de ce qui se passe. Et comme les caméras sont prises en compte en tant que telles, les deux vidéastes cherchant probablement à faire un documentaire sur cette famille, elles nous donnent aussi la légitimité d’être présents. Si les caméra.wo.men sont acceptés, alors nous aussi, on a le droit d’être là, dans l’ombre, à observer.


Enfin, l’histoire en elle-même est à la fois ordinaire et universelle, le propre de la fable. Il y a assez de détails pour que les personnages aient une tangibilité qui nous est nécessaire pour avoir le sentiment de les avoir rencontrés. Et en même temps, il y a assez de flou et de non-dit pour lui conférer une universalité : la question du pourquoi de ce départ d’Europe reste par exemple ouverte, offrant au spectateur le choix d’y coller ses propres raisons, qu’elles soient humaines, écologiques, sanitaires, etc.


En conclusion, un spectacle qui m’a complètement emportée dans cet écrin de verdure aux ambiances à la fois ancestrales et pré-apocalyptiques. Une heure quarante hors du temps et de la réalité où mon cœur a battu avec chacun des membres de cette famille, même ceux qui ne sont que mentionnés et a qui les acteurs présents donnent vie par leurs mots. Tout nous parvient avec une intelligence folle et c’est réellement un tour de force de la compagnie Das Fräulein. A voir et à revoir.


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© Photos de Christophe Raynaud de Lage


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