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  • Louise Renard

La Flûte Enchantée, Glyndebourne [opéra]

Dans ce qui semble être un cross-over entre Disney et le Grand Budapest Hotel, la version de Barbe et Doucet de La Flûte Enchantée, l’opéra mythique de Mozart, nous impose un évènement spectaculaire version Masterchef au goût plus que douteux.


Le rideau, représentant le croquis détaillé d’un hôtel-restaurant, perd de son opacité après les premières notes d’introduction pour nous montrer une vie hôtelière active et fourmillante de ce qui semble être le début du XXe siècle : tous trottent et galopent, les bras chargés et les visages tendus. C’est alors dans un tour de passe-passe que le tas de vaisselle que tenait l’une des jeunes femmes se transforme en gigantesque serpent, que fuit notre protagoniste, Tamino (David Portillo).


Ce serpent est le premier aperçu d’un choix esthétique très ingénieux qui reviendra à plusieurs reprises dans cet opéra : les marionnettes créées par Patrick Martel. Tantôt géants de fer de plusieurs mètres de haut, tantôt petit oiseau fait d’une simple couverture, les talentueux marionnettistes (Richard Booth, Mikey Brett, Ashleigh Cheadle, Jack Parker, Ben Thompson, Scarlet Wilderink) font l’enchantement de ce spectacle, tant par leur talent de manipulation que par leur jeu d’acteur qui reste d’une discrète sincérité.

Tamino est alors sauvé du serpent par trois servantes (Esther Dierkes, Marta Fontanals-Simmons, Katharina Magiera) aux voix précises mais au jeu (ou à la direction d’acteur) sexualisé à outrage. Leur maîtresse, la Reine de la Nuit (Caroline Wettergreen), dont le costume et l’interprétation ne sont pas sans nous rappeler la belle-mère de Cendrillon, semble incarner la directrice de l’établissement hôtelier. L’histoire se poursuit alors par le départ de Tamino avec son fidèle Papageno (Björn Bürger) à la recherche de Pamina (Sofia Fomina), fille de la Reine de la Nuit, enlevée par Sarastro (Brindley Sherratt), le cuisiner en chef de l’hôtel.

Se poursuivent alors une cascade de maladresses dans les choix de mise en scène qui peuvent laisser pantois. Tout d’abord, sous couvert de lutter contre certaines expressions misogynes et racistes qui sont exprimées dans l’opéra, Monostatos (Jörg Schneider) n’est plus noir de peau mais couvert de suie – transformons par ce biais le propos raciste en propos classiste, ce qui n’est guère un grand progrès – et les femmes prennent de temps à autre les banderoles et les manteaux des suffragettes sans pour autant que cette lutte ne soit justifiée de quelque manière que ce soit dans la dramaturgie. Avec la candeur que l’on voudrait bien pouvoir accorder aux deux metteurs en scène, il est possible de mettre cela sur le compte d’une compensation outrancière pour les propos du librettiste de Mozart, Emanuel Schikaneder.


Ce qui est moins facile à excuser, voire même à expliquer, c’est la raison pour laquelle le pouvoir de la flûte est de raviver des morceaux de cochon dépecé pour les faire danser de manière sinistre, invitant à rire d’un désastre écologique et animaliste comme si il s’agissait des bougies jonglantes de La Belle et la Bête. Ou encore, pourquoi dans un chœur ou personne n’est grimé ni masqué, un personnage porte un fat-suit qui lui fait un goitre important, tel Auguste Gousteau dans Ratatouille, alors qu’un autre est à genoux pour représenter une personne de petite taille ? Est-ce l’innocence et la simplicité de ces Disney de plus en plus datés ou un nième exemple de grossophobie et de handicapophobie, sous couvert d’une fausse inclusivité ?


Ceci dit, la musique fut sublimement dirigée par Ryan Wigglesworth et les voix étaient éclatantes, malgré la douloureuse interprétation de l’aria mythique « Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen » de la Reine de la Nuit dans lequel la cantatrice colorature semblait avoir si peu confiance en sa voix que ses gestes rappelaient davantage l’effort d’une philatéliste à la salle de sport que ceux d’une chanteuse toute en souplesse.

Sarastro (au centre, avec la toque jaune), Speaker (à genoux devant lui), Pamina (à gauche) et le choeur.

Enfin, sur le jeu, il est difficile de mettre en comparaison une jeune distribution dont le mot d’ordre semble avoir été « emphase et gesticulation » face à des chanteurs dont les personnages permettent une retenue qui laissait libre court à la finesse de leur talent : je pense notamment à l’interprète de Sarastro ainsi qu’au « Speaker » (Michael Kraus) qui, tantôt sommelier, tantôt maître d’hôtel, est un croisement délicieux entre Salvador Dali et Michael Caine.


Désordonné et inégal, avec des choix dramaturgiques et sémantiques que je ne parviens pas à m’expliquer, La Flûte Enchantée semble montrer que Barbe et Doucet ont tant voulu s’éloigner de l’offense misogyne et raciste du livret qu’ils ont inconsciemment créé mille nouvelles offenses, tout en ne parvenant même pas réellement à supprimer ce contre quoi ils luttaient à l’origine. Mis à part les marionnettes et leurs manipulateurs, cet opéra fut un soufflé retombé et écœurant de la cuisine du duo.


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Photos de Bill Cooper.


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