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  • Louise Renard

Le Champ de Bataille, Théâtre de Poche [théâtre]

Denis Laujol met en scène Thierry Hellin dans un seul en scène autour du roman Le Champ de Bataille de Jérôme Colin du 5 au 23 novembre 2019 au Théâtre de Poche. Le trio masculin fonctionne avec beaucoup d’intelligence et d’autodérision en questionnant la relation parent-adolescent, père-fils, et le défi que cela provoque dans la vie de couple.

Dans un premier temps, le spectacle a provoqué chez moi une dissonance complète entre les réactions du reste du public et les miennes. Une situation toujours un peu complexe, lorsque le public s’esclaffe et que l’on ne comprend pas d’où viennent ces rires. La cause de ces rires était ce qui m’a semblé une imitation quelque peu caricaturale d’un adolescent. En prenant un peu de recul, force est de constater que je suis peut-être, en âge, plus près de la révolution adolescente que de la vie de couple installée avec enfants. J’ai donc peut-être encore cet instinct batailleur qui me dit que « les adultes n’ont rien compris ».


Cependant – et c’est l’intelligence de la pièce – le sujet n’est pas de se moquer des adolescents, bien au contraire. En effet, très vite on s’éloigne de la caricature pour passer au microscope le père, qui est notre interlocuteur, et qui nous offre son monologue intérieur, ses angoisses, ses pensées, ses révoltes, son besoin d’ailleurs.


La scénographie est au premier abord très simple : une cuvette de toilettes sur un promontoire recouvert de moquette avec un écran qui montre un puzzle en arrière-plan. Les toilettes sont le refuge ultime de ce père de famille épuisé. Et l’écriture de Jérôme Colin nous offre de réels moments de complicités avec cette figure paternelle, même lorsque – comme moi – on ne peut pas pleinement se projeter dans sa situation. L’histoire est belle et devient même palpitante au fur et à mesure qu’elle avance, mais c’est la prise de parole de Thierry Hellin qui finit de nous garder en haleine durant l’heure et demie que dure le spectacle.

L’acteur nous happe en effet dès son entrée en scène et ce jusqu’à son dernier mot sur le plateau ; impossible d’échapper à sa manière passionnante de raconter et/ou de re-vivre chaque moment. Il y a quelque chose de privilégié pour un spectateur dans l’occasion qu’il y avait là de voir un acteur être parfaitement présent avec son public. En tant que spectateur, on se sentait inclus et nécessaire – un appui de jeu et un partenaire même. Quant à sa virtuosité émotionnelle, j’avais déjà pu la constater dans Villa Dolorosa mais elle reste une qualité d’acteur qui, alliée à la puissance de sa prise de parole, laisse peu de place à la critique.

Demain ? Que sais-je de demain ? Il y a ici tout l’aujourd’hui qu’il me faut.

Cette phrase, qui résonne à plusieurs reprises durant la pièce, Colin l’emprunte à Erri de Luca et elle pourrait être le mantra de ce personnage que nous découvrons petit à petit tout au long de la pièce. Son objectif serait alors de trouver un équilibre qui lui donne envie de vivre l’ici et maintenant et non pas dans le regret de lorsque son enfant était petit ou dans la projection de quand son couple irait mieux. Au-delà de cette recherche, qui est probablement celle de bon nombre de personnes, quelques éléments d’une actualité encore fraîche permettent d’ancrer l’histoire dans un passé proche, et avec cela, les émotions que ce passé a pu causer chez les spectateurs.


Et ces émotions sont d’autant plus prêtes à jaillir que l’auteur et l’acteur nous ont complètement désarmés par leur humour. L’imitation du proviseur et la lettre qui lui sera adressée, les gestes impulsifs qui deviennent destructeurs, la paranoïa grandissante, etc. Ce ne sont là que quelques mentions spéciales entre les nombreuses situations qui auront arraché des larmes de rire au public.


Un autre élément qui démontre l’intelligence du spectacle est sa progression : tant d’un point de vue de l’histoire que de la mise en scène, le spectacle ne cesse de se préciser et de prendre en force du début à la fin. D’une part, l’histoire part d’observations générales sur l’adolescence et va vers des éléments de plus en plus précis jusqu’à cet ancrage très concret dans le Bruxelles des cinq dernières années. D’autre part, la mise en scène part de cette scénographie extrêmement simple que l’on supposera inchangée et progresse petit à petit vers une tombée de voile, une vidéo utilisée à très bon escient pour compléter le décor ou pour servir de miroir à l’esprit de cet homme ainsi que, enfin, de belles trouvailles lumineuses et sonores qui évoqueront tantôt un train, tantôt un feu, tantôt un métro.


Tout est fait avec une belle parcimonie, rien n’est là pour montrer ou expliquer les choses telles qu’elles devraient être, il s’agit du témoignage d’une époque, d’une angoisse existentielle face au système scolaire (pointant du doigt quelques défauts évidents certes mais sans aucune démagogie) et au couple, à la parenté et à l’amour. Les trois hommes qui portent ce témoignage le font avec une sincérité qui semble indéniable et avec toute l’autodérision nécessaire à ce que sujet soit à la fois passionnant et extrêmement vivant.


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Avec Thierry Hellin

Texte : Jérôme Colin

Adaptation et mise en scène : Denis Laujol

Collaboration artistique : Julien Jaillot

Scénographie : Denis Laujol

Lumières : Xavier Lauwers

Vidéo : Lionel Ravira

Costumes : Carine Duarte

Son : Marc Doutrepont


(c) Photos de Zvonock