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  • Louise Renard

Mythos, London Palladium [théâtre]

Stephen Fry nous livre sur la durée de trois représentations – vendredi soir, samedi après-midi et samedi soir – une sélection d’histoires de la mythologie grecque issus de sa trilogie de livres Mythos : tout d’abord les dieux, ensuite les héros et enfin les hommes.


Comme il l’annonce au début de la première représentation, Fry veut remettre au goût du jour la tradition ancestrale de s’asseoir autour d’un feu et de raconter des histoires. Jusqu’à peu, même la télévision avait encore pour résultat de réunir la famille pour une émission à une certaine heure donnée mais aujourd’hui, il regrette que la famille soit écartelée entre les différents écrans où les intérêts de chacun peuvent être regardés indépendamment. Le théâtre est alors le lieu idéal pour que l’acteur-dramaturge-auteur-présentateur-réalisateur s’asseye dans son fauteuil et nous raconte ces mythes.


La scénographie a certes des défauts, les bandeaux verticaux du fond de la scène sur lesquels sont projetés le décor exposent parfois un magnifique ciel étoilé ou une carte de la Grèce mais également, et malheureusement, des montages vidéographiques terriblement kitsch d’aigle qui vole ou de bateau qui passe. Mais ce n’est pas l’intérêt du spectacle, évidemment. L’intérêt est d’entendre durant les six heures que constituent la totalité des trois représentations la voix et la langue inspirée de Stephen Fry, qui, l’œil scintillant de malice et d’excitation, nous enseigne ces mythes comme le professeur que nous aurions tous rêvé d’avoir.

Dans la première partie, nous traversons l’histoire de la création du monde, des Titans et des Olympiens. Dans la seconde partie, il nous détaille l’histoire de Persée, de Thésée et d’Hercule. Et enfin dans la dernière partie, nous redécouvrons l’histoire bien connue de l’Iliade et de l’Odyssée, les aventures d’Achille et d’Ulysse. Les grands récits sont jalonnés de mises en parallèles avec l’actualité - l’absurdité d’une guerre commerciale par exemple – et de références à la pop culture, dont une plaisanterie, peut-être facile, mais cocasse néanmoins : « Comme disait Homère… d’oh ! » (TDLA).


“The war on Troy probably wasn’t a war about a woman, but it couldn’t have been as absurd as a trade-war, could it?”

Pour alléger la quantité d’informations qui nous est déversée par l’esprit fabuleux de l’acteur, il a également créé deux segments qui servent de ruptures et qui furent répétés à chacune des représentations. D’une part, le segment du Mythical Pursuit où un membre du public pouvait choisir une catégorie qui serait la thématique d’une petite digression dont il a le savoir-faire. D’autre part, le segment de l’Oracle où Fry répondait à des questions envoyées par mail durant l’entracte, certaines triviales telles que « Est-ce que Hélène de Troie est sur Tinder ? », d’autres plus complexes, telle que « Pensez-vous qu’il faille rendre les Marbres d’Elgin à la Grèce ? » auxquelles il répond avec l’humour, la malice et l’intelligence qui lui sont propres.


Avec un certain recul sur l’Histoire, et une conscience de l’actualité, il souligne également les défauts de ces mythes grecs et de ceux qui en ont été la source. Après tout, les femmes en Grèce ne faisaient pas partie du processus démocratique et les grecs avaient des esclaves, ce qui nous semble aujourd’hui à juste titre une aberration. Par rapport à cela, il questionne comment nos descendants regarderons en arrière sur nous. Peut-être que certains de nos actes et de nos idéologies leur paraîtront d’une absurdité ou d’une horreur que nous ne concevons pas encore.


Enfin, la dernière représentation se conclut par le retour d’Odyssée (ou Ulysse) à Ithaque, après lequel les dieux prennent conscience que les hommes n’avaient plus besoin d’eux et qu’ils pouvaient se retirer. Cependant, Fry nous fait entendre que s’ils ne trônent plus sur le Mont Olympe, ils sont à jamais en nous. Et à chaque fois que se battent en nous la raison et l’amour, le désir et la discorde, ce sont les dieux qui se disputent ou se réconcilient en nous. Un mot de fin qu’il est doux – et presque rassurant – à prendre avec soi en sortant de la salle, comme une dernière caresse dont on déguste la douceur en laissant nos pas encore rêveurs nous guider à travers la capitale anglaise.


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De et avec : Stephen Fry

Mise en scène : Tim Carroll

Musique : Paul Sportelli

Lumières : Kevin Lamotte

Design : Doug Paraschuk

(c) Photos de David Cooper