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  • Louise Renard

Tchaïka, Théâtre des Martyrs [théâtre-marionnettes]

Tita Iacobelli donne vie à Tchaïka, marionnette de la vieille actrice supposée jouée Arkadina dans La Mouette de Tchekhov, dans une mise en scène de la compagnie Belova-Iacobelli, du 3 au 20 octobre au Théâtre des Martyrs.


Iacobelli est une mouette ? Non, c’est une actrice - et quelle actrice ! Elle joue tantôt Tchaïka, la comédienne vieillissante qui vient faire ses adieux à la scène et l’Arkadina qu’elle interprète, tantôt les autres personnages de La Mouette de Tchekhov : Nina, Trigorine, Konstantin. Elle alterne les différentes voix du dialogue avec une telle virtuosité qu’on oublie très vite que l’actrice est seule sur scène. Au point qu’au salut, on s’attendrait presque à voir entrer les autres acteurs, ceux qu’elle a réussi à convoquer par son jeu, ses changements de tons, de voix et sa maîtrise de la marionnette.

– Combien de personnes sont venues ? – 57, Tchaïka. – Des adieux de merde.

Mais au-delà, de la poésie et de la magie que peut invoquer le traitement habile de la marionnette, il y a aussi chez le personnage de cette vieille comédienne énormément d’émotions qui nous parviennent. Parfois très drôle, avec son cynisme et sa langue bien pendue, parfois lyrique, quand elle dit qu’elle a eu au moins 25 enfants – à chaque fois qu’elle a joué une mère – et parfois tragique, lorsqu’elle se retrouve, comme Arkadina, face à tout ce qu’elle ne peut plus contrôler.


Un passage de relais juste et finement traité se dessine entre cette vieille marionnette qui aurait bien aimé jouer la jeune Nina encore une fois mais qui doit laisser la place à l’actrice faite de chair et d’os. Les frontières entre fiction et réalité sont d’ailleurs finement troublées car Tchaïka se rend petit à petit compte qu’elle ne peut plus jouer Nina, mais Tita Iacobelli, elle, nous montre au contraire plus que jamais qu’elle peut aussi bien jouer une vieille femme qu’une jeune fille, et aussi bien un amant qu’un fils capricieux.


L’humour et le recul que la pièce a sur elle-même donne aussi une profondeur à la lecture du spectacle. Les petits clins d’œil au décor minimaliste qui ne fait pas un lac assez convaincant pour la première scène de La Mouette, ou le fait que le public ait « perdu une heure de sa vie » avec elle(s) et qu’il faut donc que cela en vaille la peine, ou encore qu’elle se sente bien ridicule Tchaïka avec sa bouche qui ne bouge pas et son bras ballant, etc. Tous ces éléments sont des instants de rires bienvenus lorsque la thématique sous-jacente de l’âge, de la lumière passée, du refus de cette déchéance pourrait devenir lourde à supporter – et ce malgré sa richesse.


La pièce d’origine est mythique, évidemment, son traitement ici est d’un minimalisme scénique et d’une poésie qui donne toute la première place à la performance de l’actrice et sa marionnette et l’émotion palpable de la salle est au rendez-vous pour recevoir ce petit bijou dans un écrin de velours. C’est comme si on avait eu le privilège de voir une face cachée de l’âme humaine au travers du travail du duo Belova-Iacobelli. On espère voir perdurer cette magnifique collaboration mais en attendant la suite de leurs aventures, courrez-voir Tchaïka sans hésitation !


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Texte d’après Anton Tchekhov

Jeu : Tita Iacobelli

Mise en scène : Natacha Belova & Tita Iacobelli

Assistanat à la mise en scène : Edurne Rankin

Scénographie : Natacha Belova

Assistanat à la scénographie : Gabriela González

Regard extérieur : Nicole Mossoux

Assistanat à la dramaturgie : Rodrigo Gijón

Éclairages : Gabriela González & Christian Halkin

Réalisation décor : Guy Carbonelle & Aurélie Borremans

Création sonore : Gonzalo Aylwin & Simón González

Musique : Simón González d’après la chanson La pobre gaviota de Rafael Hernández

Régie lumière & effets : Franco Peñaloza


(c) Photos de Michael Galvez

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