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  • Louise Renard

Tout le bien - Kaaitheater [théâtre]

Jan Lauwers et la Needcompany présentent Tout le bien les 8, 9 et 10 janvier 2020 au Kaaitheater. Un spectacle multilingue et multiculturel à la fois fiction théâtrale et réalité autobiographique, sculptural et corporel, dansé et foncièrement théâtral dans le meilleur sens du terme. Avec Grace Ellen Barkey, Romy Louise Lauwers, Victor Lauwers, Jan Lauwers, Inge Van Bruystegem, Benoît Gob, Elik Niv, Yonier Camilo Mejia, Jules Beckman, Simon Lenski, Maarten Seghers et Elke Janssens.


Le metteur en scène anversois crée un autoportrait "fictionnalisé" cousu d’éléments autobiographiques et nous l’offre sous la forme d’un spectacle total. Dès l’entrée dans la salle, on s’intrigue de ce plateau chargé : une grande structure sculpturale en verre, un grand écran à jardin, des casiers de vases en fond de scène, des tables et des éléments plus quotidiens de-ci de-là, etc. Mais on ne devine pas encore la complexité et universalité de ce qui va être traité : de l’origine du monde à la mort d’un enfant.



Du point de vue narratif, pour raconter son histoire d’artiste face au monde, il passe par le biais de son dialogue avec l’ancien militaire israélien, Elik Niv, qui fait sa place dans la famille par sa relation amoureuse avec la fille Lauwers, Romy. La famille entière est sur le plateau : père, mère, fille et fils. Mais pour des raisons pratiques, comme nous l’explique Lauwers dans son introduction, ce sera Benoît Gob qui jouera son rôle – « qui parlera français car il ne parle pas flamand » pique-t-il au profit des néerlandophones dans la salle. Et on ne se questionne pas de la raison de la présence de ce francophone dans cette équipe majoritairement néerlandophone et anglophone car dès qu’il installe sa prise de parole, celle-ci happe le public instantanément. Par sa présence incarnée, il est plus grand que nature et évoque avec une apparente facilité troublante cette paternité que le rôle exige.


Des personnages plus énigmatiques gravitent également autour de cet univers comme le compositeur et chanteur, Maarten Seghers, l’américain Jules Beckman acteur et batteur qui jouera aussi un rat, un violoncelliste qui devient parfois discrètement une statue tragique et une violoniste qui est aussi une colombe d’une infinie discrétion.



Au début, tout semble éparpillé, éclaté : la parole trilingue (français, néerlandais, anglais) à laquelle s’ajoutent l’allemand et l’espagnol, les corps qui trottent d’un endroit à l’autre du grand plateau du Kaai, le regard du spectateur est forcé de sauter d’un élément à l’autre en essayant de se nourrir de tout mais on a – dans un premier temps – presque l’impression de courir après le sens. C’est là que la part chorégraphique de Lauwers prend toute son ampleur car c’est par la danse que les corps se relient, s’unissent. La musique rythmée nourrit une forme de joie intime et de plaisir irrépressible chez les acteurs qui devient contagieuse pour le public : les sièges du Kaai ne permettent pas de le cacher, l’agitation en rythme des spectateurs était littéralement palpable.


En plus de l’exhaustivité de la forme, le fond est complexe et des sujets comme le deuil, la haine, la mort, la religion, le meurtre, la colère sont abordés. Mais le spectacle emporte le spectateur et fait ressentir des émotions fortes et simples, sans intellectualiser les sujets. On rit à gorge déployée, on est gênés, on s’indigne un peu parfois et on voudrait aussi danser avec eux. Et là où Lauwers se questionnait (ici) sur le politiquement correct actuellement nécessaire dans l’art, il vient retourner la question pour nous demander finalement : qu’est-ce qui est vraiment choquant ? Est-ce que ce qui nous choque par principe nous choque réellement une fois mis sous une autre lumière ? Est-ce que vu par le regard de quelqu’un d’autre, le choc ne peut pas aller jusqu’à se reporter vers un autre objet ?


Il est particulièrement difficile de faire honneur à la complexité de cet objet spectaculaire avec comme seul moyen les mots, je ne peux donc plus que conseiller vivement à chacun de découvrir ce spectacle et plus généralement à suivre le travail de Jan Lauwers et de la Needcompany dont la réputation n’est plus à faire.


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(c) Photos de Maarten Vanden Abeele


Distribution complète ici.

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